CITATION DE LA RECHERCHE PERIG PITROU

Essays

On affirme souvent que les peuples amérindiens entretiennent une relation privilégiée avec la « Terre Mère », la Pacha Mama comme on dit dans les Andes. Mais, concrètement, quelle est la nature de cette relation? Quel rôle cette instance joue-t-elle dans des communautés qui lui adressent des dépôts cérémoniels depuis des siècles, voire des millénaires?

Afin d’apporter des éléments de réponse à ces interrogations, je m’appuie sur les résultats d’une enquête ethnographique réalisée pendant deux ans pour étudier les pratiques rituelles des Mixe, un groupe ethnolinguistique d’environ 130.000 locuteurs vivant dans le nord-est de l’État de Oaxaca au Mexique. Les habitants de ces communautés villageoises paysannes réalisent fréquemment des parcours rituels pour se rendre au sommet du Mont Zempoaltepec et y faire des sacrifices de volailles dans des contextes agricoles, thérapeutiques ou politiques. L’analyse pragmatique des discours prononcés pendant les sacrifices, puis lors des repas, met au jour un schéma d’organisation commun à tous ces parcours : après la demande de service formulée à des agents non-humains en versant le sang, les libations accompagnant les repas visent à mettre en scène l’acceptation de ces derniers à rendre ce service. Selon les finalités poursuivies, les Mixe prient une entité appelée « Celui qui fait vivre » (yïkjujyky’äjtpï) d’ « envoyer la pluie » (pour faire croître le maïs), de « faire durcir » (le corps des humains pour les protéger) ou de « donner la pensée ou les idées » (afin de résoudre les conflits intracommunautaires).
Pour comprendre le rôle de la Terre au sein de cette configuration, il convient de restituer les conceptions autochtones de cette entité qui dépendent d’un rapport au monde à la fois phénoménologique et pragmatique. Dans leurs prières, les Mixe se réfèrent à la « Terre » (nääjx) avec le doublet « l’Étendue, la Surface de la Terre » (et näxwiin’nyït), insistant sur la saisie visuelle de cette être. L’ascension au sommet de la montagne s’envisage alors comme un dispositif faisant changer les perspectives, ce qui invite à mettre en relation l’enquête ethnolinguistique avec la perception de l’environnement. Alors qu’un regard occidental tend détacher la montagne (ja kojpk) comme une unité au sein du paysage (photo 1), le toponyme pour désigner le Zempoaltepec, le « Mont des vingt pics » (photo 2) souligne qu’il est perçu comme une multiplicité dès lors qu’on s’élève à une certaine hauteur. Dans le même ordre d’idées, lorsque les marcheurs se trouvent au sommet, c’est leur vision de la Terre qui se trouve modifiée : à mesure que la montagne disparaît sous leur pied, ils contemplent, depuis une position de surplomb, « l’Étendue, la Surface de la Terre » qui s’étend devant leur regard : cela leur permet notamment de bien discerner les champs et les chemins (photo 3).

Le dynamisme inhérent à ces changements de positions est abondamment exploité à l’occasion des dépôts cérémoniels qui consistent en la répartition de quantités équivalentes de matières (poignées de poudre de maïs, roulés de pâte de maïs, alcool, tortillas, sang, etc.) sur un espace délimité. Lors d’un rite agricole, les semeurs déclarent ainsi « poser, poser devant le regard » (pïktä’äky ëjxtä’äky) ces matières tout en demandant à « Celui qui fait vivre de « répartir avec les mains » (keyäk) ou de « déposer (pïktä’äky) « l’eau, la pluie » (ja nëëj ja tuuj). L’action miniaturisée instaure ce que j’appelle un régime de co-activité – phénomène assez proche de la notion de « chiasme » mobilisée par les éditeurs d’Architecturer l’invisible. En même temps que la synchronisation avec les gestes d’un être intervenant au niveau macroscopique, le rite établit une connexion avec la répartition des semeurs, activité elle-même conçue comme un « dépôt » (pïktä’äky). Phénoménologiquement la relation s’établissant pendant le sacrifice peut se résumée avec la formule : je te montre ce que tu dois faire et, ce faisant, je vois ce que tu verras lorsque tu feras ce que je demande. De son côté, « l’Étendue, la Surface de la Terre » est traitée comme un agent qui « transforme » (tïkäts) le maïs et le fait « croître par le cou » (yukyo’on yukpat). Ici aussi, cette participation est associée à un régime de visibilité spécifique puisque les agriculteurs espèrent qu’à la fin du processus les plants « sortent devant la vue » (ejxpïtsë’m). De même que le dépôt consiste en un display de matières réparties de façon ordonnée, la réussite de la récolte coïncide avec le moment où les plants, qui poussent uniformément dans le champ, deviennent visibles pour les agriculteurs.

Photo 1 - Vue sur le Zempoaltepec depuis le village
Photo 2 Mont des vingt pics
Photo 3 - Vue depuis une position de surplomb

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